Vieillir avec grâce

« Cette personne vieillit mal ! » Cette phrase, qui tombe comme un couperet, on l’entend régulièrement autour de nous.

Difficile de fixer l’âge et les raisons pour lesquelles on commence à mal vieillir. Cette constatation, ce n’est pas au quotidien qu’on peut la faire, mais plutôt lorsqu’on retrouve une vieille connaissance après quelques mois ou quelques années. Soudain, on prend conscience que la personne qu’on a connue ne correspond plus à l’image qu’elle imposait à son entourage.

Bien sûr, la transformation physique est évidente, mais ce qui frappe avant tout, c’est un malaise diffus, difficile à cerner, devant une atténuation légère de l’énergie, une fragilisation subtile mais perceptible dans les gestes, une façon différente de marcher, une vague fatigue inscrite dans le regard et un ralentissement à peine évident de l’enthousiasme. Et ce phénomène commence parfois dès la fin de la cinquantaine.

Le glissement vers la vieillesse se fait à notre insu. Il y a des femmes qui, à partir de quarante ans, appréhendent le passage des décennies. En ce sens, mal vieillir signifie refuser l’inéluctable. C’est vivre avec un sentiment d’injustice et de frustration permanent.

Bien vieillir, c’est aussi assumer la dignité que commande l’âge. On ne peut plus se comporter avec l’insolence et le détachement de nos vingt ans. Il y a une façon cavalière ou triviale de s’exprimer qui passe plus difficilement. Une certaine réserve est donc de mise. Les injures, les insultes, intolérables à tout âge, deviennent pathétiques dans la bouche des vieux. Mais la plus grande des tristesses n’est-elle pas de voir tous ces vieux qui jouent aux jeunes ? Qui s’habillent comme des ados dégingandés.

Il est évident qu’avancer en âge c’est être envahi par l’idée de la maladie. Mal vieillir, en ce sens, c’est aussi s’empoisonner l’existence en ne cessant de parler de toutes les calamités physiques et mentales qui nous guettent.

Lorsque le « Comment vas-tu ? » si anodin et souvent désintéressé déclenche un flot ininterrompu de détails sur les maladies de la personne, il y a péril en la demeure. Cette dernière rejoint alors la cohorte des vieux au regard tourné vers un passé souvent recréé et embelli par la nostalgie.

En vivant les yeux fixés dans le rétroviseur, en s’accrochant aux souvenirs que la mémoire sélective se charge de trier, ces personnes finissent par radoter et se retirent ainsi dans les coulisses de la vie, qui leur échappe.

Souvent, ce type de personnes, hommes ou femmes d’ailleurs, va s’enfermer dans son statut de vieux, émaillant ses conversations de remarques du genre : « Moi, je suis trop vieux pour ça », « J’ai mal partout. Rendu à mon âge, tu comprendras », « Merci de l’invitation à dîner mais vous savez, je suis trop vieux pour sortir le soir »

Ces propos dérangent lorsqu’ils sont exprimés par des gens qu’on a connus actifs, combatifs et curieux de tout. Sans doute, le refus de vieillir qui les habite a fini par les transformer en fatalistes. Sans doute cherchent-ils à être plaints, sinon à faire pitié, et avant tout à attirer l’attention, étant secrètement paniqués d’être abandonnés. Or, leur attitude crée une vraie barrière avec les autres, les plus jeunes ou leurs contemporains vivants, qui sont ouverts sur l’époque.

Ces vieux-là vivent mal et il arrive, hélas, que le désir de vivre finisse par s’éroder. Ils accueillent alors la maladie comme une délivrance. Consciemment ou pas, ces personnes ne survivent pas à leur vieillesse.

Dans un autre registre à l’opposé de cette résignation – chez des gens, faut-il le préciser, qui ne souffrent pas encore des maladies de la vieillesse, et qui s’attribuent donc sans résister les effets négatifs du grand âge –, on trouve les obsessionnels paniqués, ces vieux qui croient rester jeunes grâce aux bienfaits de la chirurgie esthétique.

Trop de femmes âgées ont recours à des liftings qui effacent les rides, certes, mais qui leur donnent avant tout un visage interchangeable avec celui de toutes celles qui ont laissé le bistouri faire son œuvre d’éradicateur de traits et de rides d’expression.

Contrairement à leur objectif, ces chirurgies ne redonnent pas de la jeunesse au visage, elles métamorphosent les vieilles en vieilles-jeunes, avec comme résultat de les faire paraître plus vieilles encore.

Cet acharnement à vouloir se rajeunir, qui touche trop de femmes de soixante-dix ans et plus, nous fait réfléchir tout en nous plongeant dans un malaise indéfinissable.

Ces visages figés aux traits calqués sur des poupées, pommettes relevées, lèvres gonflées, regard encadré dans une rigidité où les sourcils peinent à bouger, relèvent à vrai dire de la science-fiction.

Ces transformations radicales et irréversibles enlèvent à celles qui s’y soumettent une partie de leur humanité. Elles les robotisent, en quelque sorte, ce qui explique sans doute notre trouble à les regarder.

Et cet acharnement à vouloir à tout prix rester jeune, peut-on douter qu’il ne soit pas l’expression d’une très grande souffrance ? Ce mal de vieillir ne reflète-t-il pas aussi l’époque dont ces femmes sont des victimes sacrificielles ?

Il existe, rassurons-nous, de beaux vieux et de belles vieilles, mais leur beauté faite de sérénité, de sagesse, de curiosité intellectuelle, d’une vitalité certaine et d’un indispensable sens de l’humour n’est pas le fruit d’une mutation. Elle se prépare tout au long de la vie et, à partir de la fin de la cinquantaine, est détectable à l’œil nu.

Les gens qui vieillissent bien ne sont pas paralysés par la peur de prendre de l’âge. Non pas qu’ils s’en réjouissent – personne n’envisage la vieillesse comme un cadeau de la vie –, mais pour des raisons sans doute liées à leur philosophie de vie, leur envie de connaître, leur esprit toujours en alerte et la satisfaction qu’ils retirent des liens qui les unissent aux autres, ils apprivoisent l’idée d’avoir un jour à quitter ce monde.

Ces gens qui vieillissent avec grâce ne sont pas dépourvus de lucidité, les angoisses et les soucis ne leur sont pas étrangers, ils n’ont pas nécessairement été à l’abri des malheurs et leur condition sociale et économique est de peu d’importance dans leur façon de vivre. Ce sont souvent des personnes aux passions diverses qui ont encore une capacité d’émerveillement, et qui, par fierté, prennent soin de leur corps et entretiennent une vie sociale riche et peu routinière.

Beaucoup de femmes actives passent le cap des cinquante ans avec un pincement au cœur, sachant que leur allure est indissociable du pouvoir qu’elles exercent. Le pouvoir dans leur vie professionnelle, et le pouvoir de séduction, dont aucune femme ne fait le deuil sans regret, sans être envahie par un flot d’émotions nouvelles, celles que suscite en elles l’idée de l’âge qui les rattrape. Or, le jeunisme ambiant les menace davantage que les hommes.

Vieillir avec grâce, c’est pouvoir admettre que la beauté et le charme ne sont plus liés à l’apparence physique. Bien sûr, certains hommes demeurent élégants, coquets même.

Les femmes âgées qu’on trouve belles ne sont pas des adeptes de la chirurgie cumulative et ne fréquentent plus régulièrement leur docteur préféré. Il existe de très belles vieilles dames qui nous réconcilient avec l’idée de l’âge. Elles n’ont pas été refaites de la tête aux pieds. Leur visage porte les marques de la vie avec ses joies, ses malheurs et ses passions.

Ce sont des femmes d’exception, certes, mais elles devraient nous inspirer davantage que ces clones de la chirurgie esthétique, maquillés à outrance, qui ne peuvent cacher la seule partie du corps qui échappe au bistouri et trahit l’âge : les mains. Les mains sur lesquelles se lit l’âge réel. Les mains qui témoignent de l’usure du temps. Les mains, émouvantes de vérité.

Aucune transformation par la chirurgie, aucun cosmétique idéal ne peut apporter de consolation aux âmes tourmentées par la peur terrifiante des altérations physiques dues à l’âge. Aucune charte des droits ne met à l’abri de la discrimination par la beauté, laquelle s’altère inévitablement avec le temps.

Vivre avec grâce ne signifie pas se résigner, mais plutôt s’inscrire dans sa propre vie en respectant son rythme, en usant des progrès de la science avec discernement et intelligence, et en respectant ce corps si mystérieux, si surprenant, si fragile mais si résistant.

Vieillir avec grâce, ne serait-ce pas une autre façon de rendre hommage à la vie ?

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Par Bechir Houman

Retraité humaniste pacifiste

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